Organisé par Familles Rurales Madranges





LES CARRES DE MADRANGES
On parle beaucoup de Madranges, section nouvellement érigée en commune, ou vient de s’implanter le culte protestant…
On décrit son temple, récemment construit, qui se dresse en face de l’église catholique, édifiée presque en même temps. Et il est question aussi des « carrés » que l’on confectionne dans le pays : los carras d’a Madranjas ….
Il s’agit là d’une dentelle, genre Renaissance, importée par les pasteurs protestants, et donnant lieu à une petite industrie familiale.
L’ouvrière travaille à domicile, prenant au dépôt les fournitures nécessaires, fil, lacet, et y rapportant l’ouvrage. Celui-ci ne présente pas de difficultés véritables : avec un peu d’observation et d’habileté, on parvient assez vite à le comprendre et à l’exécuter. La plupart des modèles ont une forme régulière, ronde, rectangulaire ou carrée, d’où le nom de « carrés » - los carras - pour désigner couramment n’importe quelle pièce de dentelle ; et la personne chargée du dépôt, Madame Marguerite Gorse , est elle-même appelée familièrement : la Margarita dels carras.
Il existe cependant des « carrés » de toutes formes et d’assez grandes dimensions : jetés de tables, dessus de cheminées, garnitures d’aubes, encadrements pour nappes, rideaux et stores, etc. Pièces compliquées et assez encombrantes que l’on confie seulement à des ouvrières habiles et particulièrement expérimentées.
Les motifs à exécuter sont dessinés sur du papier souple et résistant ou une toile rigide. Là-dessus, l’ouvrière faufile d’abord le lacet, puis coud le carré, tout en réalisant les différents points d’ornement figurés : moulinets, point d’épine ou trencha-fila, point d’esprit, etc. Il y a lieu fréquemment, aussi, d’y introduire des boutonnières rondes, celles-ci étant exécutées au préalable sur une cheville de bois. Fils, lacet sont blancs, parfois de couleur crème. L’ouvrage est donc salissant, il faut veiller à la propreté, c’est un inconvénient. Mais ce qu’on reproche le plus à ce travail, c’est d’être mal rétribué. Rares sont les ouvrières qui parviennent à gagne de 15 à 20 sous par jour. Encore, faut il y gratter, comme on dit. Et il y à des modèles qui ne sont guère avantageux
Cependant, l’ouvrage plait par lui même. Faire de la dentelle est agréable et constitue un heureux dérivatif aux sempiternelles besognes manuelles de la femme : filer la laine ou le chanvre, tricoter, raccommoder les vieilles hardes, etc. Et, en y travaillant assidûment, on parvient quand même à gagner quelques sous...Aussi, les femmes s’y emploient-elles avec ardeur.
La bergère fait des carrés en gardant son troupeau quand le temps le permet. Les filles de bonnes maisons s’y livrent parfois à longueur de journée, et, dès qu’elle a terminé la besogne la ménagère se lave soigneusement les mains, change son tablier de devant, et reprend le carré interrompu.
Le soir à la veillée nous retrouvons la Finou, la Jeannette et la Marissou autour de la grande lampe, chacune son carré à la main, tirant activement l’aiguille. C’est à celle qui ira le plus vite, et l’on cesse même de causer pour ne pas perdre de temps. Mais il n’y a rien à faire : c’est toujours la Marissou qui gagne. Es d’enant, comme on dit. L’ouvrage, elle le fait vite et bien. Seule la Catherine, se montre indifférente à ce genre de travail :
- Sèi trop vièlha aurà... mos dets son reddes, e i vese pus ben… lèu i ganharià res….
- Je suis trop vieille à présent… mes doigts sont raides, et je n’y vois plus bien…moi je n’y gagnerai rien, dit elle. Et elle continue à filer la laine.
Les carrés de Madranges ont conquis rapidement du terrain, gagnants les communes avoisinantes, et poussant des pointes toujours plus loin. De dix, quinze, jusqu’à dix huit kilomètres à la ronde, l’active ouvrière se rend, à pied, au dépôt ;elle y rapporte des douzaines de carrés bien faits, enveloppés dans un linge blanc,et reprend d’autres ouvrages, après avoir touché sa petite paie. Son premier salaire !... Certes bien modeste, mais qui lui fait plaisir…La femme voit son travail directement rétribué. Cet argent lui appartient - l’argent de mos carras !...- Elle peut en disposer….
Extrait de la revue Lemouzi Juillet1984